Professeur Michel Hermans

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Maurice Einhorn Publié dans la revue de : Mars 2021 Rubrique(s) : Ama Contacts
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Résumé de l'article :

Michel Hermans est tombé dans l’Afrique Noire dès sa naissance au Congo, où son père travaillait comme agent territorial et où il est lui-même né.

Article complet :

L’Afrique au cœur

Michel Hermans est tombé dans l’Afrique Noire dès sa naissance au Congo, où son père travaillait comme agent territorial et où il est lui-même né. Sa passion pour ce continent ne l’a jamais quitté et s’exprime aujourd’hui par la collection d’œuvres d’art africain. Pour lui, malgré un temps plein comme chef de clinique en endocrinologie et nutrition aux Cliniques universitaires Saint-Luc, cette collection n’est évidemment guère ce qu’il est convenu de qualifier de passe-temps ou de hobby. C’est une passion insatiable qui habite l’homme. L’accroissement de sa collection a démarré lorsqu’il a fait partie d’une expédition d’EarthWatch, une ONG anglaise qui mène des projets scientifiques dans le monde entier et à laquelle Michel Hermans était attaché comme médecin. C’est lors de l’un de ces voyages, une expédition botanique au Cameroun en 1993, qu’il est en quelque sorte passé à la vitesse supérieure. « J’ai eu à ce moment l’occasion de collecter de nombreux objets sur le terrain, que j’envoyais en Belgique par bateau. J’avais cependant commencé, bien avant cela, à collecter des pièces d’Art Premier d’Afrique Noire, dans des brocantes en Belgique, surtout des objets d’art figuratif en bois d’Afrique Centrale, essentiellement des masques et des statues. À chaque nouveau séjour en Afrique j’avais l’occasion d’acheter, d’échanger ou de recevoir de nouvelles pièces », confie le Pr Hermans, qui précise encore qu’il effectuait une à deux fois par an un voyage dans divers pays africains, ce qui lui permettait d’enrichir sa collection avec des pièces de régions différentes, soit dans le cadre de l’enseignement en médecine, soit avec l’ONG précitée, soit en villégiature privée. Il a, en parallèle, complété cette collection avec des pièces achetées sur le marché de l’art en Belgique. Il a par ailleurs terminé des études de sciences sociales.

L’avantage de son bagage scientifique

« Avec mon bagage universitaire en Biologie, Géographie Humaine, Environnement et Sciences de la Terre, j’avais une bonne notion du contexte matériel et anthropologique dans lequel ces objets avaient été créés ». Son étonnante érudition au sujet de l’art africain est, elle, le résultat de très nombreuses lectures et de recherches de terrain. Les objets en question n’ont jamais, à une seule exception près, été exposés. « Ils reposent emballés dans du papier- bulle, ce qui est plutôt regrettable en termes de mise en valeur des objets et aussi des artistes qui les ont créés ». Comme il a plus de 2 000 objets, il est contraint de les conserver dans des dépôts, après examen minutieux pour exclure la présence de parasites xylophages et une période de quarantaine, et après les avoir photographiés. Michel Hermans espère cependant sortir de temps à autre les plus belles pièces pour les exposer. Parmi les objets les plus prisés de l’Art Premier en Afrique noire, les objets du Gabon occupent une place de choix.

 

Malgré les prix de certaines d’entre elles sur le marché, il n’en a jamais mis en vente, comme s’il ne pouvait pas s’en séparer, à l’instar de nombreux collectionneurs. De plus, « les galeristes d’art n’aiment pas trop les particuliers qui ne leur achètent (presque) rien ». Les rares fois où il a approché des experts pour leur présenter des objets de sa collection, il s’est rapidement rendu compte que leur approche était logiquement mercantile, avec un intérêt moindre pour la fonction de l’objet dans son contexte ethnosociologique ». Il y a pourtant dans sa collection des objets réellement fascinants. Ainsi, par exemple, les oracles à souris, Baule (Côte d’Ivoire) destinés à la divination. Il s’agit de voir comment une souris, mise dans une boîte en bois et attirée par des appâts, déplace des objets symboliques qui y ont été préalablement déposés. Le devin récupère ces objets qui ont été déplacés par le rongeur et interprète ces mouvements dans un contexte divinatoire spécifique de la personne l’ayant approché. « Si les personnes âgées ont encore recours à ces traditions, c’est de moins en moins le cas parmi les générations plus jeunes ». On voit qu’on est là infiniment loin de ce qui intéresse un marchand d’art. On trouve d’ailleurs peu de ces objets « ethnographiques » dans les collections privées, même s’ils sont occasionnellement exhibés dans des expositions muséales.

Certaines ethnies ont également produit des objets d’art plastique qui ont inspiré de nombreux artistes européens dans la première moitié du 20ème siècle, notamment Picasso et le sculpteur français d’origine roumaine Brancusi. « Bien des peintres modernes les ont carrément copiés. C’est particulièrement le cas des peintres cubistes ». Si certains ont reconnu d’emblée (ou a posteriori) cette source d’inspiration d’artistes anonymes africains, d’autres s’en sont défendus malgré l’évidence du « plagiat ». Il est également surprenant d’apprendre que les théâtres de marionnettes représentent également un volet remarquable d’art et des traditions populaires africains, qui demeure largement méconnu dans les pays occidentaux.

Un art témoin d’une civilisation quasiment disparue

Qu’en est-il aujourd’hui de cet Art Premier ?

On ne produit actuellement que très peu d’œuvres d’Art Premier, sauf dans les pays qui ont conservé une tradition animiste pérenne, comme le Nigéria, le Bénin, la Côte d’Ivoire, ou certaines régions du Congo. La christianisation des pays africains sub-sahariens, lors de la colonisation, a pratiquement fait disparaitre cette tradition artistique d’inspiration animiste. De nombreux objets ont aussi été ramenés en Europe à cette époque. L’islamisation d’autres régions a entrainé, soit une disparition de cet art, soit une transition vers des formes moins figuratives, où la personne humaine est peu représentée. Il existe une tradition en Côte d’Ivoire d’art figuratif, dans laquelle des particuliers acquièrent des statuettes qui leur servent « d’accompagnateurs de rêve », les hommes ayant une statue féminine et les femmes une statue masculine, représentant leurs conjoints respectifs dans l’au-delà ». Et de citer également ce que l’on appelle les « objets colons », ajoutant à leur attributs africain un élément occidental (telle statue d’un homme africain portant des chaussures ou une casquette, par exemple). Ce qui s’est par contre développé considérablement est un « art » à vocation touristique, ce que les sociologues qualifient d’art d’aéroport (« airport art » des milieux ethnologiques anglo-saxons), ajoutant que les objets en question, en général disgracieux, de polychromies criardes et filiformes, « ont souvent une taille maximale compatible avec une mise en soute à bagages « passagers » des avion ».

Un homme aux deux vies simultanées

À écouter le Pr Hermans on pourrait presque oublier son activité professionnelle, qui l’occupe pourtant énormément, tant son érudition à propos de l’art africain, et au-delà de celui-ci de la civilisation africaine, est impressionnante. Nombreux sont les hommes à avoir deux vies, mais c’est presque toujours l’une qui succède à l’autre, particulièrement à la retraite après une vie professionnelle bien remplie. Chez Michel Hermans ces deux vies se superposent en permanence.

La forme et la fonction dans les Arts Premiers d’Afrique

Au cours des dernières décennies, le grand public a pu se familiariser avec certains aspects de la sculpture africaine traditionnelle, au travers d’expositions, de documentaires ou de voyages. L’expression de cet engouement a été illustrée par l’ouverture d’une section dédiée exclusivement aux arts premiers dans l’enceinte du Musée du Louvre puis par l’inauguration du Musée du Quai Branly.

Jusqu’à présent, l’appréciation et l’étude de ces arts premiers étaient confinées aux « spécialistes » non-africains (conservateurs de musée, ethnologues, collectionneurs, ...). Leur étude est désormais partie intégrante de l’histoire de l’art, et au-delà, une certaine forme de vulgarisation médiatique est devenue nécessaire. Parallèlement, le rôle de l’artiste individuel et son style ont été laborieusement admis puis étudiés dans certaines populations. Il n’en demeure pas moins que pour le grand public, l’approche, même sommaire, de ces formes artistiques gagne à être couplée à une compréhension pédagogique de leur but et usage fonctionnels ou rituels, et de leur symbolique.

La grande majorité des œuvres regroupées sous le vocable « Arts Premiers » a été conçue dans un double but, fonctionnel et esthétique. Ces œuvres appartiennent donc pleinement au complexe de la culture matérielle des sociétés traditionnelles qui les ont créées sous la forme de masques, de statues, et d’objets de la vie quotidienne. L’intégration de la dimension esthétique à la compréhension des rites et coutumes est d’autant plus importante que ces objets sont souvent les témoins uniques d’un monde en disparition ou du moins en grande mutation, de par le fait de la globalisation culturelle et matérielle. L’étude d’objets exemplaires lors d’expositions d’œuvres représentatives témoins de ces arts plastiques devrait permettre de faire partager ou de découvrir les significations sous-jacentes de ces formes esthétiques encore mal connues du grand public, et d’illustrer les grandes tendances stylistiques régionales de l’Afrique sub-Saharienne (Côte/Intérieur de l’Afrique de l’Ouest, Nigeria/Cameroun, Gabon/Congo, Afrique de l’Est).

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