Mort de Jésus du point de vue physiopathologique

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Christian Brohet Publié dans la revue de : Mars 2023 Rubrique(s) : Ama Contacts
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Résumé de l'article :

Jésus de Nazareth, nommé Jésus-Christ après sa mort et sa résurrection, est vénéré comme étant le Fils de Dieu par des centaines de millions de croyants de par le monde.

Article complet :

Il n’en reste pas moins un personnage historique qui a vraiment existé. Plus personne, même parmi les athées et les agnostiques, ne met en doute la réalité de la plupart des événements de sa vie terrestre tels qu’ils sont rapportés par la source principale que sont les évangiles canoniques, les trois synoptiques (Marc, Matthieu et Luc) et le quatrième évangile, celui de Jean. Une abondante recherche exégétique a été appliquée à cette source, ainsi qu’à d’autres écrits (les Actes des Apôtres, les lettres de Paul, les évangiles apocryphes, des auteurs de l’antiquité juive et romaine…). Tout ce matériel a servi de base à la confection de plusieurs biographies de Jésus, dont les plus connues (et controversées !) sont celles d’Ernest Renan et de Daniel Rops. Parmi nos contemporains, l’historien bien connu Jean-Christian Petifils a publié en 2011 un remarquable ouvrage qui représente une somme en matière de biographie, simplement intitulé « Jésus » (1). Ce livre a servi de base informative pour cet article qui s’intéresse aux circonstances de la mort physique de Jésus sur la croix, avec l’objectif d’analyser les mécanismes physiopathologiques ayant mené à son décès.

Mon intérêt concernant cette question fut suscité par la publication le 21 mars 1986 dans la revue médicale américaine JAMA d’un article intitulé « On the Physical Death of Jesus Christ » par trois auteurs : WD Edwards (anatomopathologiste), WJ Gabel (dessinateur médical) tous deux de la Mayo Clinic et FE Hosmer, pasteur de l’église Méthodiste au Minnesota, USA (2). Cet article décrit de manière saisissante les diverses souffrances infligées à Jésus tout au long de sa Passion et propose des explications scientifiquement plausibles aux mécanismes à l’oeuvre pour expliquer son décès.

Nos connaissances dans ce domaine se sont considérablement enrichies suite aux investigations menées sur une pièce unique : le linceul de Turin, un drap de lin datant du premier siècle, qui a enveloppé le corps d’un homme crucifié et qui, plus que probablement, est le vrai linceul de Jésus. L’histoire et l’analyse de ce linceul font également l’objet d’une publication récente (2022) du même auteur, J-C Petitfils, sous le titre « Le Saint Suaire de Turin », avec le sous-titre « Témoin de la Passion de Jésus-Christ » (3). La question du linceul de Turin sera plus spécifiquement abordée dans un prochain article de cette revue.

Examinons maintenant, du point de vue historique et médical, les événements successifs qui se sont produits au cours de la Passion de Jésus.

Figure 1 Carte de Jérusalem au temps de Jésus.

Agonie de Gethsemani et arrestation de Jésus

Au moment d’entrer dans sa passion, Jésus est âgé de 37 ans. Vraisemblablement né en l’an 7 avant notre ère, il est arrêté et jugé par les autorités religieuses juives le soir et la nuit du jeudi 13 de nisan (6 avril), jugé par les Romains et crucifié le lendemain vendredi 14 nisan (7 avril) de l’an 30. Jésus paraît un homme vigoureux, dans la force de l’âge, mesurant plus de 1m80 (jusqu’à 1m95 selon une publication récente) (4) et pesant 90 kg, le visage allongé de type sémite, avec une barbe de taille moyenne et une longue chevelure tombant sur les épaules, séparée par une raie au milieu de la tête.

Sachant sa fin proche, et conscient des terribles souffrances qu’il allait endurer, Jésus fut saisi d’une profonde angoisse alors qu’il se reposait accompagné de quelques disciples dans le jardin de Gethsemani, au pied du mont des oliviers, au nord-est en dehors des murs de Jérusalem (fig.1). Il n’est pas certain que cette scène de « l’agonie de Gethsemani » se soit produite après le repas (la dernière cène) qui a réuni Jésus et ses disciples dans la maison de l’apôtre Jean, mais, selon Jean lui-même, plutôt avant ce repas. Quoi qu’il en soit, c’est à cet endroit que se situe la scène appelée « agonie de Gethsemani ». Jésus est en proie à une angoisse existentielle, demande à Dieu son père de lui épargner les souffrances à venir, pour finalement se soumettre à sa volonté et accepter sa destinée. L’évangéliste Luc, qui est médecin, décrit un épisode frappant montrant Jésus transpirant à cause de son état d’anxiété et que « sa sueur devint comme des gouttes de sang qui coulaient jusqu’à terre » (Luc 22, 43-44). Certains exégètes ont considéré que cette sueur sanglante pouvait représenter un cas d’hématidrose, c’est-à-dire une hémorragie des glandes sudoripares qui fragilise la peau et qui peut se produire dans des cas très rares de personnes soumises à un stress émotionnel intense. Cependant, cette transsudation d’hémoglobine dans la sueur ne s’est vraisemblablement pas accompagnée d’une hypovolémie significative, car la perte de sang a dû être minime et, de toute façon, Luc a simplement comparé la sueur qui tombait sur le sol à des gouttes de sang. Ce phénomène a toutefois pu affaiblir Jésus et lui provoquer, dans la nuit froide, des frissons.

Après la dernière cène, Jésus et ses disciples se retirent de nouveau dans le jardin des oliviers et c’est là que Jésus sera arrêté sur ordre des autorités religieuses juives. Peu après minuit, un groupe composé de soldats de la garde du temple porteurs de glaives et de domestiques munis de lanternes, de torches et de gourdins, mené par Jonathan, fils du grand- prêtre honoraire Hanne, s’emparent de Jésus et l’amènent, ligoté comme un malfaiteur, jusqu’au palais du vieil Hanne.

Comparution devant Hanne

Le grand prêtre honoraire, bien que déposé par les Romains en l’an 15, restait très respecté par les Juifs et gardait son ascendant sur le grand prêtre en exercice, son gendre Caïphe. C’est donc dans la demeure privée de Hanne qu’est transféré Jésus pour y être interrogé. Les trois auteurs des évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) se sont trompés en présentant cette comparution devant Hanne comme une séance officielle du Conseil religieux suprême, le Sanhédrin. En fait, Jésus n’a jamais comparu devant le Sanhédrin qui n’aurait pu se réunir en pleine nuit, certainement pas la veille d’une grande fête, la Pâque Juive. C’est pendant cette séance d’interrogatoire chez Hanne que Jésus reçut les premiers coups. Suite à l’accusation de blasphème proférée par le grand-prêtre, les gardes se mirent à lui bander les yeux, lui crachèrent au visage et lui assénèrent des coups de poing, lui demandant s’il savait qui le frappait. C’est donc plus qu’une gifle qui s’abattit sur Jésus. La traduction grecque évoque même un coup porté avec un bâton ou une grosse baguette. Sur le linceul de Turin, et aussi sur une autre relique, le suaire d’Oviedo, on observe la présence d’une tuméfaction à la base du nez du côté droit, à la jonction avec le dessus de la joue, qui pourrait être la preuve d’une fracture de l’arête cartilagineuse du nez. Cette blessure aurait pu également se produire lors de l’une des chutes de Jésus en route vers le calvaire, mais alors elle ne se serait pas produite à cet endroit de la face. Donc, cette séance d’interrogatoire informel devant Hanne aura été l’occasion d’outrages ayant provoqué des lésions corporelles. On lui a probablement même arraché une partie de la barbe comme le montre l’image du linceul…

Au terme de cette séance chez Hanne, les gardes menèrent Jésus dans la cour où il croisa l’apôtre Pierre qui venait de le renier à trois reprises, et de là, chez le grand- prêtre en exercice, Caïphe, où il passa la nuit, enfermé dans un cachot. Au petit matin Hanne et Caïphe entourés de leurs serviteurs conduisirent Jésus à la résidence de Ponce-Pilate, le préfet romain de Judée. En effet, il n’était pas permis aux Juifs d’exécuter une sentence de mort, ils devaient pour cela faire juger le coupable par un tribunal romain. Caïphe entretenait de bonnes relations avec Ponce-Pilate et espérait bien le convaincre de condamner à mort cet agitateur.

Le procès romain

A la pointe du jour du vendredi 14 de nisan, Jésus fut donc amené au lieu du jugement, l’ancien palais d’Hérode le grand où il comparut devant Pilate à qui il fut présenté, non comme un blasphémateur, mais comme un agitateur politique, se proclamant roi et défiant ainsi l’autorité romaine. Pilate qui ne comprenait rien à la religion hébraïque, qui n’avait que mépris pour les autorités religieuses juives, interrogea Jésus et ne trouva pas de motif suffisant pour le condamner. Il eut alors l’idée de solliciter l’avis de Hérode Antipas, tétrarque et souverain de Galilée d’où était issue la lignée davidique, clan dont faisait partie la famille de Jésus. Le palais de Hérode était situé à mi-distance entre le temple et le palais du gouverneur romain. Hérode fut déçu du mutisme de Jésus et le renvoya illico chez Ponce-Pilate, après l’avoir revêtu d’un superbe manteau blanc, puisqu’il se prétendait roi !

De retour chez Pilate, Jésus ne s’exprimera plus guère. Pilate, toujours convaincu de l’absence de motif pour le condamner, propose de l’échanger contre Barrabas, un criminel de droit commun. La foule, manipulée par les autorités religieuses juives, demande la libération de Barrabas et le crucifiement de Jésus. Pilate refuse de céder et décide de soumettre Jésus à une séance de flagellation dans le but d’apitoyer la foule et les autorités. Cette sentence doit ici être considérée comme un châtiment en soi, et non comme la simple flagellation précédant un crucifiement, car la condamnation à mort n’a pas encore été prononcée.

La flagellation

La flagellation romaine était une procédure préalable à toute exécution et devait respecter des règles bien codifiées. Seuls, en étaient exemptés les femmes, les sénateurs et les soldats (sauf en cas de désertion). Les condamnés à la crucifixion étaient fouettés une vingtaine de fois dans le but de les affaiblir. Dans le cas de Jésus, ce seront 120 impacts qui seront observés (ce qui correspond à plus de 60 coups de fouet) principalement sur les épaules, le dos et les jambes. Le supplice eut lieu dans une cour attenant au prétoire. Le fouet est un flagrum taxilatum constitué d’un court manche en bois de 60 cm de long se prolongeant par deux lanières de cuir munies à leur extrémité, soit par de petits osselets d’astragale de mouton, soit par des petites billes métalliques reliées par une barre transversale ressemblant à de petits haltères. Sur le linceul de Turin, les taches de sang au niveau de la face postérieure du tronc ont effectivement cette forme d’haltères (fig.2).

 

Le condamné était dénudé et attaché, les bras levés, contre une surface verticale, généralement une colonne, et un ou deux exécutants procédaient à la flagellation. Pour Jésus, il est possible qu’un seul bourreau ait suffit : placé à un mètre environ du supplicié, il frappait le côté droit par des coups directs et le côté gauche par des coups de revers (fig.3). La flagellation de Jésus aura duré une dizaine de minutes à raison d’un coup environ toutes les 10 secondes. De nouveau le linceul de Turin nous renseigne sur l’atrocité du supplice. La plupart des coups s’observent sur le dos, les épaules et la face postérieure des jambes, très peu sur les avant-bras et le ventre car il fallait éviter la zone précordiale au risque d’entraîner la mort. A chaque coup de fouet, les billes métalliques déchiraient profondément la peau et les tissus sous-cutanés, jusqu’à léser les muscles et provoquer d’abondantes pertes de sang. On a calculé que la peau et les muscles avaient été lésés sur près de 900 cm2. La douleur atroce et l’hémorragie diffuse entraînaient un début de choc hypovolémique qui va conditionner la durée de la survie sur la croix. De plus, la respiration est difficile à cause de la contusion thoracique, des épanchements pleuraux et péricardiques sont en train de se constituer et les reins sont en voie de destruction (« crush syndrome »).

Figure 3 Séance de flagellation romaine.

Au terme de cette séance de flagellation, Pilate laissa Jésus entre les mains de ses soldats qui s’amusèrent à humilier davantage ce prétendu « roi des Juifs » ! Ils le frappèrent au visage et lui crachèrent dessus, le revêtirent d’une chlamyde rouge, lui placèrent un roseau en guise de sceptre dans la main droite et lui confectionnèrent une couronne d’épines. Pour ce « couronnement », les soldats utilisèrent un cercle de joncs entrelacés (pour ne pas se piquer) dans lequel ils plantèrent les branches d’un arbuste épineux de la région méditerranéenne, Gundelia tournefortii. A coups de bâton, ils lui enfoncèrent cette couronne ou bonnet épineux sur la tête et les longues épines acérées pénétrèrent profondément dans la peau. L’examen du linceul a dénombré 13 perforations du cuir chevelu sur le front et le devant de la tête, vingt dans la région occipitale.

Cette séance abjecte de torture a certainement dépassé le souhait de Pilate. Il va alors amener cette pauvre loque humaine devant la foule et les dignitaires religieux dans l’espoir de les amadouer. C’est la fameuse scène de l’Ecce Homo. Dans son livre, Jean-Christian Petitfils décrit de façon saisissante l’aspect que présente Jésus : « Dans un état d’épuisement total, Jésus, défiguré, ruisselant de sang, s’avance en silence, chancelant, frissonnant, coiffé de la couronne d’épines et revêtu du manteau rouge. Décharné et hagard, couvert de lésions et d’écorchures, pouvant à peine respirer, il porte en lui toute la souffrance du monde. Son corps n’est que douleur. La moitié de son visage est déformée, depuis l’œil jusqu’à la mâchoire. Il n’a ni mangé, ni bu, ni dormi depuis la veille au soir. Voici l’homme ! » A sa grande surprise, Pilate constate que la foule continue à réclamer la peine de mort pour Jésus. Comme il ne semblait toujours pas décidé à prendre cette décision, les dignitaires juifs menacèrent Pilate d’en référer à l’empereur Tibère et d’accuser Pilate de protéger un ennemi de Rome. Pilate, à ce moment, prit peur et se résolut à livrer Jésus à sa soldatesque pour qu’ils procèdent à sa crucifixion.

Le crucifiement

L’exécution d’un condamné à mort par crucifixion ne fut pas inventée par les Romains, mais bien avant, par les Perses sous Darius qui fit exécuter trois mille babyloniens. Le procédé fut adopté par les Carthaginois, les Grecs et Macédoniens (Alexandre Le Grand), et la plupart des peuples de l’antiquité. Chez les Juifs, Hérode Le Grand avait aboli ce mode de supplice. Mais les Romains en avaient fait un mode très courant d’exécution, à chaque tentative de sédition ou turbulence publique, ils n’hésitaient pas à y recourir : il suffit de se rappeler le sort des six mille esclaves sacrifiés pour avoir suivi Spartacus et crucifiés le long de la via Appia.

Le principe de la crucifixion était de produire une mort lente et extrêmement douloureuse. Selon Cicéron et Sénèque, c’était le plus atroce, le plus cruel des supplices. La loi romaine interdisait de l’appliquer aux citoyens romains, excepté aux soldats déserteurs. Il était réservé aux esclaves, aux étrangers et aux pires des criminels.

Plutôt que la croix latine telle que représentée dans pratiquement toute l’iconographie religieuse et nos crucifix, où le sommet de la pièce verticale (le stipex crucis) surplombe la traverse horizontale (le patibulum), la croix utilisée par les soldats romains fut très probablement la croix dite en tau, c’est-à-dire une croix basse (crux humilis) dont la barre transversale vient s’encastrer dans le stipex au moyen d’une mortaise et d’un tenon. De cette manière, le stipex reste en place, fiché dans le sol et peut servir pour d’autres condamnés, tandis que le patibulum est porté sur les épaules par le condamné lui-même jusqu’au lieu de crucifixion (fig.4).

Figure 4 Croix en tau : patibulum (barre transversale) et stipex (pieu vertical). A gauche, condamné portant le patibulum.

Le patibulum dont la longueur est de 1,5 à 1,8 m pèse au moins 25 kg. C’est déjà énorme à porter pour Jésus dans l’état d’épuisement qui est le sien. Pour aller du Prétoire de Pilate au Golgotha, il faut parcourir environ 400 mètres, mais avec dénivellation importante et il ne faut pas oublier que Jésus, allant d’un point à l’autre de ses « procès » durant la nuit précédente et le matin de son exécution, avait déjà parcouru près de quatre km ! Alors, transporter une croix latine entière qui aurait pesé environ 76 kg aurait été vraiment impossible. Même en ne portant que le patibulum, Jésus chuta à trois reprises et dut se faire aider par Simon de Cyrène dans la montée la plus rude vers le Golgotha. Ce nom qui signifie « crâne » en araméen (calvaria en latin) désigne un promontoire rocheux de forme arrondie situé au milieu d’une ancienne carrière de pierres, au nord-ouest de Jérusalem, en dehors des murs de la ville. Le patibulum hissé sur les épaules et probablement attaché aux bras par des cordes provoque des lésions de frottement au niveau des épaules et du dos, qui sont bien visibles sur la face dorsale du linceul. La troupe qui mène Jésus au lieu de l’exécution est une escouade romaine de quatre soldats commandés par un centurion.

Arrivé à l’endroit du supplice, Jésus fut crucifié entre deux bandits que la tradition appelle simplement des « larrons ». D’abord, on lui ôta sans ménagement sa tunique, ce qui remit les plaies à vif qui recommencèrent à saigner. On n’oublia pas de le recoiffer de la couronne d’épines. Jésus fut probablement complètement dénudé, sans même un pagne ou linge placé à la taille. Il fut brutalement allongé sur le patibulum posé à plat sur le sol pour l’enclouage des membres supérieurs. Les romains pouvaient attacher la victime par encordage ou enclouage, mais manifestement préféraient cette dernière méthode…

Un clou est enfoncé à coups de maillet dans chacun des deux poignets. Il est bien certain que c’est le poignet qui est encloué, et non la paume des mains comme représenté dans la plupart des tableaux de la crucifixion. En effet, l’enclouage de la paume des mains conduirait à une déchirure avec chute du corps et hémorragie importante, tandis qu’au niveau des poignets, le clou est bien fixé et retenu par les ligaments du carpe. Ceci fut bien démontré il y a de nombreuses années par le Dr Pierre Barbet lors d’expériences sur des cadavres d’hôpitaux (5).

Un clou ayant servi à la crucifixion d’un contemporain de Jésus a été découvert près de Jérusalem : il s’agit d’un gros clou de charpentier, effilé, mal équarri, de 13 à 18 cm de long, de 7 à 8 mm de côté et dont la tête mesure 1cm2. Les soldats ont l’habitude et savent exactement où planter le clou : dans un espace anatomique situé au centre du poignet, décrit en 1898 par l’anatomiste Etienne Destot, dont il porte le nom (fig.5).

Figure 5 exemple de clou utilisé pour la crucifixion et endroit de percement dans l’espace de Destot

Dans le peu d’espace du Destot, un clou de cette taille provoque un traumatisme important avec luxation et distension des os du carpe, mais sans fracture, suivi d’un important œdème et état inflammatoire. En s’enfonçant, le clou lèse le nerf médian, ce qui conduit à une douleur fulgurante dans le membre et la rétractation du pouce vers l’intérieur de la paume de la main. Effectivement, l’image du linceul montre des mains de quatre doigts, le pouce caché dans la paume n’étant pas visible !

Au moment de la verticalisation du corps, lorsque le patibulum sera fixé au stipex, ce seront environ 90kgs de traction qui vont tirer sur chacun des bras ! l’examen du linceul révèle une autre particularité : Jésus a été crucifié avec les bras non pas étendus à l’horizontale mais légèrement fléchis, probablement soutenu par des cordes au niveau des aisselles. Ceci avait pour but de prolonger la durée du supplice, car suspendu uniquement par les bras, Jésus n’aurait survécu que quelques minutes. Son agonie va durer trois heures…

Pour hisser le patibulum avec son supplicié au sommet du stipex, l’assistance de plusieurs hommes est nécessaire. Une fois le patibulum en place avec son écriteau identifiant le condamné en trois langues, on procède à l’enclouage des pieds directement sur la face antérieure du stipex. L’enclouage des pieds fait l’objet d’une controverse : un ou deux clous ? Pour n’utiliser qu’un seul clou, il fallait superposer un pied sur l’autre. Selon Pierre Barbet, un clou unique aurait été enfoncé entre le deuxième et le troisième métatarse, selon un autre médecin, Pierre Mérat, ce serait entre les scaphoïdes et les cunéiformes. Cependant, l’examen minutieux, mené par une équipe française (4), des empreintes des pieds sur le linceul, a révélé que deux clous ont été utilisés, l’un dans l’espace de Mérat au milieu du tarse pour le pied droit, l’autre pour le pied gauche au niveau du sinus du tarse, un peu plus latéralement par rapport à l’axe du pied. Les deux pieds sont cloués directement, face plantaire contre le bois du stipex.

Agonie du crucifié

La loi imposait de donner au condamné une boisson amère composée de vin mélangé à de la myrrhe à titre d’analgésique léger. Jésus refusa cette boisson, sans doute parce-qu’il voulait rester lucide jusqu’à la fin.

Sur la croix, en position verticale, retenu par ses quatre clous, le corps frotte contre le bois et les plaies des épaules et du dos continuent de saigner.

Surtout, la position de la victime interfère avec la respiration : avec le choc hypovolémique produit par les hémorragies et la transpiration, ce trouble respiratoire est la seconde cause pouvant expliquer le décès d’un crucifié. Chaque mouvement respiratoire provoque une intense douleur dans tout le corps, ce qui rend la respiration difficile et superficielle. De plus, Le poids du corps tirant sur les bras et le début des crampes musculaires figent le thorax en inspiration forcée par action sur les muscles intercostaux, ce qui empêche l’expiration normale. En effet, normalement l’inspiration est active et l’expiration passive. Ici, le crucifié doit expirer de façon volontaire et, pour cela, le seul moyen est de de s’appuyer sur les clous des pieds et en même temps tirer sur les bras de façon à se redresser d’une quinzaine de cm pour vider ses poumons et, rapidement, les remplir par deux ou trois goulées d’air. Ce faisant, une douleur atroce traverse jambes et bras, les poignets tournent autour des clous, l’effort physique est intense et la victime se laisse retomber. Ensuite, le manège recommence : impression d’étouffement, redressement du corps, etc. (fig.6). Avec cela, tout le corps est la proie de crampes musculaires de plus en plus intenses qui favoriseront la rigidité extrêmement rapide s’installant dès avant le décès. Due à la déshydratation, la soif est dévorante. L’agonie pouvait ainsi durer des heures, en moyenne 24 heures, mais chez certains jusqu’à trois ou quatre jours. Dans le cas de Jésus, la mort surviendra rapidement, au bout de trois heures seulement, ce qui étonnera Pilate. C’est sans doute son état d’épuisement total causé par la flagellation, les autres sévices et le chemin de croix qui expliquent cela. Pour accélérer l’issue fatale, les soldats romains utilisaient un moyen bien codifié : ils brisaient les membres inférieurs sous les genoux, la fracture du tibia et du péroné empêchaient alors le crucifié de se redresser et la mort survenait quasi instantanément.

Figure 6 Mode respiratoire du crucifié : à gauche thorax figé bloqué en état inspiratoire ; à droite, expiration volontaire en appuyant sur les clous des pieds et tirant sur les bras.

La mort de Jésus

L’évangile de Jean décrit les circonstances de la mort de Jésus sur la croix. Deux caractéristiques ont intrigué les commentateurs : d’une part la courte survie de Jésus sur la croix, d’autre part la nature de la plaie de côté.

Après trois heures de lutte contre l’étouffement progressif causé par sa position, Jésus, tourmenté par la soif atroce du crucifié, demande à boire. Un soldat trempe une éponge dans une cruche remplie de vin aigre (posca), la fiche sur une branche d’hysop (arbuste méditerranéen) et la tend à Jésus. Celui-ci, s’étant humecté les lèvres pousse un grand cri, incline la tête et expire. Peu après, les soldats s’approchent des condamnés pour leur briser les jambes, car il faut se hâter, le soir va tomber et il ne convient pas que des cadavres restent pendus à leur croix alors que va commencer le sabbat des juifs et la fête de Pâque qui suit. Arrivé à Jésus, l’un des soldats s’aperçoit qu’il est déjà mort. Au moyen de sa lance, nous raconte Jean, il le frappe au côté et aussitôt sortit de la plaie du sang et de l’eau.

Jean ne spécifie pas de quel côté le coup de lance a été donné, mais le linceul montre qu’il s’agit du côté droit. En fait, le soldat a appliqué le règlement, il a donné le « coup de grâce » de façon à s’assurer de la mort de la victime. Le côté droit est choisi, comme cela est enseigné dans les écoles de gladiateurs, ce côté n’étant pas protégé par le bouclier. La forme en ellipse de la plaie permet même d’identifier l’arme utilisée, la lancea, courante dans l’armée romaine, de longueur variable et dont le fer plat est en forme de laurier. Les bords de la plaie sont restés écartés de 1,5 cm environ, ce qui prouve que Jésus était déjà mort au moment du coup de lance.

Jean, qui est un témoin oculaire, présent au pied de la croix avec Marie et deux des Saintes femmes, est si bouleversé par ce qu’il voit qu’il insiste dans son évangile sur la véracité de son récit. Le fait qu’il écrit que sortit de la plaie du côté « du sang et de l’eau » ne signifie pas que ce soit un ordre chronologique car la traduction grecque met en premier lieu le terme qui parait à l’auteur le plus important, ici le sang…En réalité, les premiers manuscrits décrivent « …de l’eau et du sang », ce qui paraît plus conforme à la réalité des choses. En effet, la lame de la lance, glissant entre la 5e et la 6e côte, a transpercé les plèvres pariétale et viscérale, ensuite le poumon droit, pour atteindre la cavité péricardique distendue, l’oreillette droite et la veine cave supérieure, éventuellement le ventricule droit. L’écoulement d’une quantité peu importante d’eau représente sans doute le liquide des épanchements pleuraux et péricardique dont l’abondance est faible à cause de l’état de déshydratation. L’écoulement qui a suivi d’une quantité plus importante de sang représente le sang de l’oreillette et du ventricule droit, à moins qu’il ne s’agisse d’un hémopéricarde.

Causes de la mort de Jésus

Beaucoup d’hypothèses ont fait florès autour de la mort de Jésus au terme de la crucifixion. Tout d’abord, on a eu droit à des théories farfelues déniant la réalité de cette mort. Certains ont même suggéré que d’autres, Simon de Cyrène, ou même Barrabas auraient été crucifiés à la place de Jésus et que Jésus se serait en quelque sorte « échappé » du tombeau! David Strauss (1808-1874) a répondu que Jésus était certainement mort parce-qu’il était impossible d’imaginer l’apparition d’un « Christ en gloire », après qu’il ait eu à subir un tel supplice ! Il y a actuellement consensus quant à la réalité de la mort de Jésus. De plus en plus l’unanimité se dégage quant aux causes médicales de cette mort.

Récapitulons la synthèse des faits majeurs concernant la Passion de Jésus de Nazareth. Très affaibli par les sévices administrés lors de ses interrogatoires, surtout la séance de flagellation qui aurait pu le tuer, le couronnement d’épines et le chemin de croix, Jésus arrive en état de choc hypovolémique lorsqu’il se voit encloué brutalement, ce qui provoque de nouvelles hémorragies. Alors commence l’agonie avec la lutte incessante pour respirer en s’arc-boutant sur les clous des quatre membres, les crampes musculaires, les douleurs fulgurantes, la soif dévorante, le développement d’une acidose respiratoire et métabolique. L’estimation d’une perte de sang d’environ deux litres pendant le temps allant de la flagellation à l’agonie sur la croix, d’un litre supplémentaire lors du coup de lance et de deux litres lors de la descente de croix explique que Jésus était pratiquement exsangue au moment de la mise au tombeau… La mort pouvait tout simplement être causée par l’état d’épuisement qui amène le crucifié à cesser de lutter, ce qui provoque inévitablement la mort par asphyxie. Les évangiles nous disent qu’au moment d’expirer Jésus lança un grand cri « Tout est achevé ». Nous pouvons donc nous demander si ce cri n’indique pas un dernier événement catastrophique, par exemple un arrêt cardiaque par arythmie ventriculaire ou un infarctus du myocarde avec rupture cardiaque. Il est également possible que dans de telles circonstances des végétations thrombotiques se soient constituées et aient embolisé dans les artères coronaires. Il n’en reste pas moins que l’hypothèse de la mort par asphyxie est la plus souvent retenue : 28 auteurs sur 42, d’après un article tout récent de Habermas et coll (6).

Ce qui paraît certain, c’est que Jésus est bien mort sur la croix, que la mort avait déjà fait son œuvre au moment du coup de lance et que la rigidité cadavérique était déjà présente au moment de la descente de croix.

Références

  1. J-C Petifils. « Jésus ». Editions Fayard, Paris octobre 2011.
  2. WD Edwards, WJ Gabel, FE Hosmer. « On the physical death of Jesus Christ ». JAMA, March 21, vol 255, 1986.
  3. J-C Petitfils. « Le saint Suaire de Turin, témoin de la Passion de Jésus-Christ ». Editions Tallandier, Paris, août 2022.
  4. F. Giraud, T Castex, Y-M Giraud. « Etudes et révélations sur le linceul ». Editions Rassemblement à son image, Plouisy, décembre 2017.
  5. P Barbet. « La Passion de Jésus Christ selon le chirurgien ». 11e édition, Editions paulines, Médiaspaul, Paris, 1965.
  6. G Habermas, J Kopel, B Shaw. « Medical views on the death by crucifixion of Jesus Christ ». Proc (Bayl Univ Med Cent) 2021 ; 34 (66666) : 748-752.